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"Ne jamais rien demander sinon la sainteté.
Tout accueillir comme une grâce."
Les trois tiges de la vie spirituelle PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Prieuré de Nidauzel   
Samedi, 26 Novembre 2011 20:01

Si telle est la vie de la grâce et la constitution de l’organisme spirituel des vertus infuses et des dons, il n’est pas étonnant qu’on ait souvent comparé le développement de la vie intérieure aux trois âges de la vie corporelle : l’enfance, l’adolescence et l’âge adulte. Saint Thomas (IIa IIae, q. 24, a. 9) a indiqué lui-même cette comparaison. Il y a là une analogie qui vaut la peine d’être suivie, en observant sur­tout la transition d’une période à l’autre.

On admet généralement que l’enfance dure jusqu’à l’époque de la puberté vers quatorze ans, bien que la première enfance cesse à l’éveil de la raison, vers sept ans.

L’adolescence va de quatorze à vingt ans. Vient ensuite l’âge adulte, où l’on distingue la période qui précède la pleine maturité, et celle qui, à partir de trente-cinq ans environ, la suit, avant le déclin de la vieillesse.

La mentalité change avec les transformations de l’organisme ; l’activité de l’enfant n’est pas, a-t-on dit, celle d’un homme en miniature, ou d’un adulte fatigué : l’élément qui domine en elle n'est pas le même. L'enfant ne discerne pas encore, n’organise pas rationnellement, mais il suit surtout l’imagination et les impulsions de la sensibilité ; et même lorsque sa raison com­mence à s’éveiller, elle reste extrêmement dépendante des sens ; un enfant nous demanda un jour  : « Qu’est-ce que vous enseignez cette année   ? – Le traité de l’homme. – De quel homme  ? » Son intelligence n’arrivait pas encore à la conception abstraite et universelle de l’homme comme homme.

Or ce qui est à remarquer, pour le sujet qui nous occupe, c’est surtout la transition de l’en­fance à l’adolescence, et celle de l’adolescence à l’âge adulte.

Au sortir de l’enfance, vers l’âge de quatorze ans, à l’époque de la puberté, il y a une trans­formation non seulement organique, mais psy­chologique, intellectuelle et morale. L’adoles­cent ne se contente plus de suivre son imagina­tion comme l’enfant ; il commence à réfléchir aux choses de la vie humaine, à la nécessité de se préparer à exercer tel métier ou telle fonction ; il n’a plus la manière enfantine de juger des choses de la famille, de la société, de la reli­gion ; sa personnalité morale commence à se former avec le sens de l’honneur, de la bonne réputation. Ou, au contraire, en traversant mal cette période appelée l’âge ingrat, il se déprave et commence à mal tourner. C’est une loi  : il faut sortir de l’enfance en se développant nor­malement ; autrement, ou bien l’on prend une mauvaise direction, ou bien l’on reste un arriéré ou un anormal instable, peut-être même un nain. « Qui n’avance pas, recule. »


C’est ici que l’analogie devient éclairante pour la vie spirituelle  : nous verrons que le commençant qui ne devient pas, comme il le faudrait, un progressant, tourne mal ou reste une âme attardée, attiédie et comme un nain spirituel. Ici aussi  : « Qui n’avance pas, re­cule », comme l’ont dit souvent les Pères de l’Église.

 

Poursuivons l’analogie. Si la crise de la puberté à la fois physique et morale est un moment difficile à passer, il en est de même d’une autre crise qu’on peut appeler celle de la première liberté, qui introduit l’adolescent dans l’âge adulte vers vingt ans. Le jeune homme, qui physiquement est alors tout à fait formé, doit commencer à prendre sa place dans la vie sociale  : il fait le service militaire, bien­tôt il sera temps pour lui de se marier et de devenir à son tour un éducateur, à moins qu’il n’ait reçu de Dieu une vocation plus haute. Plusieurs traversent mal cette crise de la pre­mière liberté, et, comme le prodigue, en s’éloignant de la maison paternelle, confondent la liberté avec la licence. Ici encore la loi est de sor­tir de l’adolescence pour passer à l’âge adulte, en se développant normalement ; autrement on s’engage dans une fausse voie, ou l’on reste un arriéré, de ceux dont on dit : Il sera un enfant toute sa vie.

Le véritable adulte n’est pas seulement un grand adolescent ; il a une mentalité nouvelle ; il est préoccupé de questions plus générales auxquelles l’adolescent ne s’intéresse pas encore ; il comprend l’âge inférieur, mais il n’est pas compris par lui ; la conversation sur certains sujets n’est pas possible ou serait très superficielle.

Il y a quelque chose de semblable, dans la vie spirituelle, entre le progressant et le parfait. Le parfait doit comprendre les âges qu’il a traversés lui-même, mais il ne peut demander d’être pleinement compris par ceux qui s’y trou­vent encore.

 

Ce que nous voulons surtout noter ici, c’est que, de même qu’il y a une crise plus ou moins manifeste et plus ou moins bien supportée pour passer de l’enfance à l’adolescence, celle de la puberté, d’ordre à la fois physique et psycholo­gique, il y a une crise analogue pour passer de la vie purgative des commençants à la vie illuminative des progressants. Cette crise a été décrite par plusieurs grands spirituels, notam­ment par Tauler[23], surtout par saint Jean de la Croix sous le nom de purification passive des sens[24], par le P. Lallemant, S.J.[25], et plusieurs autres sous le nom de seconde con­version.

De même encore que l’adolescent, pour arri­ver comme il faut à l’âge adulte, doit bien tra­verser l’autre crise de la première liberté et ne pas abuser de celle-ci dès qu’il n’est plus sous les yeux de ses parents, ainsi, pour passer de la vie illuminative des progressants à la véritable vie d’union, il y a une autre crise spiri­tuelle, mentionnée par Tauler[26], décrite par saint Jean de la Croix sous le nom de purifica­tion passive de l’esprit[27], et qui mérite d’être appelée une troisième conversion, ou mieux une transformation de l’âme.

C’est saint Jean de da Croix qui a le mieux noté ces deux crises à la transition d’un âge à l’autre. On voit qu’elles répondent à la nature de l’âme humaine (à ses deux parties  : sensi­tive et spirituelle), elles répondent aussi à la nature de la semence divine, à la grâce sanctifiante, germe de la vie éternelle, qui doit de plus en plus vivifier toutes nos facultés et ins­pirer tous nos actes, jusqu’à ce que le fond de l’âme soit purifié de tout égoïsme et soit véritablement tout à Dieu.

Saint Jean de la Croix, sans doute, décrit le progrès spirituel tel qu’il apparaît surtout chez les contemplatifs et chez les plus généreux d’entre eux, pour arriver le plus directement possible à l’union à Dieu. Il montre ainsi dans toute leur élévation quelles sont les lois supérieures de la vie de la grâce. Mais ces lois s’ap­pliquent aussi d’une façon atténuée, chez bien d’autres âmes, qui n’arrivent pas à une si haute perfection, mais qui pourtant avancent généreusement, sans revenir en arrière.

Dans les chapitres qui suivent, nous voudrions précisément montrer que, selon l’ensei­gnement traditionnel, il doit y avoir dans la vie spirituelle des commençants, au bout d’un certain temps, une deuxième conversion, sem­blable à la deuxième conversion des Apôtres à la fin de la Passion du Sauveur, et que, plus tard, avant d’entrer dans la vie d’union des parfaits, il doit y avoir comme une troisième conversion ou transformation de l’âme, sem­blable à celle qui se produisit chez les Apôtres le jour de la Pentecôte.

Cette différence des trois âges de la vie spi­rituelle n’est pas, on le voit, sans importance. On s’en rend compte particulièrement dans la direction. Tel vieux directeur arrivé à l’âge des parfaits peut n’avoir lu que très peu les auteurs mystiques, et cependant il répond généralement bien et de façon immédiatement applica­ble à des questions délicates en matière fort élevée, et il y répond dans les termes de l’Évangile, par telle ou telle parole de l’Évangile du jour, sans avoir même l’air de se douter de l’élévation de ses réponses. Tandis que tel jeune prêtre, qui a beaucoup lu les auteurs mystiques, mais qui en est peut-être encore lui-même à l’âge des commençants, ne semble avoir des choses de la vie spirituelle qu’une connaissance livresque et pour ainsi dire verbale.

La question qui nous occupe est donc au plus haut point une question de vie. Il importe de la considérer du point de vue traditionnel ; on voit alors tout le sens et la portée de l’adage des Pères  : « Dans la voie de Dieu, qui n’avance pas recule », et l’on voit aussi que notre vie intérieure d’ici-bas doit arriver à être comme le prélude normal de la vision béatifique. En ce sens profond elle est, comme nous l’avons dit, la vie éternelle commencée, « inchoatio vitae aeternae »[28]. « En vérité, en vérité je vous le dis, celui qui croit en moi a la vie éternelle, qui credit in me habet vitam aeternam, et je le res­susciterai au dernier jour » (Jean, VI, 47-55).

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[23] IIe Sermon de Carême, et Sermon pour le lundi avant le Dimanche des Rameaux.

[24] Nuit obscure, 1. I, c. 9 et 10.

[25] Doctrine spirituelle, IIe Principe, section II, ch. 6, a.2.

[26] Sermon pour le lundi avant les Rameaux.

[27] Nuit obscure, 1. II, ch. 1 à 13.

[28] Saint Thomas, IIa IIae, q. 24, a. 3, ad 2. – Iia IIae, q. 69, a. 2.

 
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