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Site officiel du Prieuré de Nidauzel

"Ne jamais rien demander sinon la sainteté.
Tout accueillir comme une grâce."
La vie éternelle commencée PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Prieuré de Nidauzel   
Vendredi, 18 Novembre 2011 08:04
Pour saisir ce que doit être la vie intérieure en elle-même et en ses différentes phases, il faut voir d’abord non seulement quel est son principe, mais aussi quel doit être son plein épanouissement.

Or si nous interrogeons sur ce point l’Évangile, il nous dit que la vie de la grâce, donnée par le baptême et nourrie par l’Eucharistie, est comme le germe de la vie éternelle.

Dès le début de son ministère, Notre Seigneur, dans le Sermon sur la montagne, tel qu’il est rapporté par saint Matthieu, dit à tous ceux qui l’écoutent, et c’est le fond du discours  : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait.» (Matth., V, 48). Il ne dit pas  : « soyez parfaits comme des anges », mais « comme votre Père céleste est parfait ». C’est donc qu’il apporte un principe de vie qui est une participation de la vie même de Dieu. Au-dessus des divers règnes de la nature  : règne minéral, végétal, animal, au-dessus du règne de l’homme et même au-dessus de l’activité naturelle des anges, c’est la vie du règne de Dieu ; vie dont le plein épanouissement s’appelle, non pas seulement la vie fu­ture dont ont parlé les meilleurs philosophes avant le Christianisme, mais la vie éternelle, mesurée, comme celle de Dieu, non par le temps futur, mais par l’unique instant de l’immobile éternité.

La vie future dont parlent les philosophes est naturelle, presque semblable à la vie naturelle des anges, tandis que la vie éternelle, dont parle l’Évangile, est essentiellement surnaturelle au­tant pour les anges que pour nous ; elle est non seulement suprahumaine, mais supraangélique, elle est proprement divine. Elle consiste à voir Dieu immédiatement comme Lui-même se voit et à l’aimer comme Il s’aime. C’est pourquoi Notre-Seigneur peut dire  : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait », puisque vous avez reçu une participation de sa vie intime.

Tandis que l’Ancien Testament ne parlait guère qu’en figure de la vie éternelle, symbolisée par la terre promise, le Nouveau, en parti­culier l’Évangile de saint Jean, en parle cons­tamment, et depuis lors il est pour ainsi dire impossible de finir un sermon sans désigner par ces termes la béatitude suprême à laquelle nous sommes appelés.

Bien plus, si nous demandons à l’Évangile, surtout à celui de saint Jean, ce qu’est la vie de la grâce, il nous répond  : C’est la vie éternelle commencée.

Notre-Seigneur dit en effet à six reprises dans le quatrième Évangile  : « Celui qui croit en moi a la vie éternelle[9] » ; non seulement il l’aura plus tard s’il persévère, mais en un sens il l’a déjà. « Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour[10]. » – Que veulent dire ces paroles   ? – Notre-Seigneur les explique plus loin (Jean, VIII, 51-53)  : « En vérité, en vérité le vous le dis, quiconque gardera ma parole (par la pra­tique des préceptes) ne verra jamais la mort. » Stupéfaits, les Juifs lui répliquent  : « Nous voyons maintenant qu’un démon est en toi  : Abraham est mort, les prophètes aussi, et toi, tu dis  : Quiconque gardera ma parole ne goûtera jamais la mort !... Qui donc prétends-tu être   ? » C’est alors que Jésus leur dit  : « Avant qu’Abraham fût, je suis » (Ibid., 58).

Que veut nous faire entendre Notre-Seigneur lorsque, à plusieurs reprises, il affirme  : « Celui qui croit en moi a la vie éternelle » ? – Il veut dire  : Celui qui croit en moi d’une foi vive, unie à la charité, à l’amour de Dieu et du prochain, a la vie éternelle commencée. En d’au­tres termes : Celui qui croit en moi a en germe une vie surnaturelle qui est identique en son fond avec la vie éternelle. Le progrès spirituel ne peut tendre en effet vers la vie de l’éternité que s’il en suppose le germe en nous, et un germe de même nature. Dans l’ordre naturel, le germe contenu dans le gland ne pourrait pas devenir un chêne s’il n’était pas de même nature que lui, s’il ne contenait pas à l’état latent la même vie. Le petit enfant ne pourrait pas non plus devenir un homme s’il n’avait pas une âme raisonnable, si la raison ne sommeillait pas en lui. Ainsi le chrétien de la terre ne pour­rait pas devenir un bienheureux du ciel s’il n’a­vait pas reçu au baptême la vie divine.

Et comme on ne peut connaître la nature du germe contenu dans le gland qu’en la considérant à son état parfait dans le chêne, de même on ne peut connaître la vie de la grâce qu’en la considérant dans son épanouissement dernier, dans la gloire qui est sa consommation. « Gratia est semen gloriae », dit toute la Tradition.

Au fond, c’est la même vie surnaturelle, la même grâce sanctifiante et la même charité, avec deux différences. Ici-bas nous connaissons surnaturellement et infailliblement Dieu, non dans la clarté de la vision, mais dans l’obscu­rité de la foi, et de plus nous espérons le posséder d’une façon inamissible, mais, tant que nous sommes sur la terre, nous pouvons le perdre par notre faute. (ndlr : d'où, on ne peut véritablement convertir les hommes sans, au préalable, être animé de cette vie intérieure intense.)

Malgré ces deux différences, relatives à la foi et à l’espérance, c’est la même vie, la même grâce sanctifiante et la même charité. Notre-Seigneur le dit à la Samaritaine  : « Si scires donum Dei  : Si tu savais le don de Dieu, c’est toi qui m’aurais demandé à boire... Celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus soif ; au contraire, l’eau que Je lui donnerai devien­dra en lui une source jaillissante jusqu’à la vie éternelle » (Jean, IV, 10-14). Dans le temple, le dernier jour de la fête des Tabernacles, Jésus debout dit aussi à haute voix, non seulement pour des âmes privilégiées, mais pour tous  : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive. Celui qui croit en moi, des fleuves d’eau vive couleront de sa poitrine (Jean, VII, 37). Il disait cela, ajoute saint Jean, de l’Esprit, que devaient recevoir ceux qui croient en lui. » Le Saint-Esprit est appelé fons vivus, fons vitae.

Jésus dit encore  : « Si quelqu’un m’aime (la foi seule ne suffit pas), il gardera ma parole, et mon Père l’aimera, et nous viendrons en lui et nous ferons en lui notre demeure » (Jean, XIV, 23). Qui viendra  ?  Non seulement la grâce, don créé, mais les Personnes divines  : « Mon Père et moi » et aussi le Saint-Esprit promis. La Trinité sainte habite donc en nous, dans l’obscurité de la foi, un peu comme elle habite dans l’âme des saints du ciel qui la voient à décou­vert. « Celui qui demeure dans la charité de­meure en Dieu, et Dieu en lui » (I Joan., IV, 16).

Cette vie intérieure surnaturelle est très supérieure au miracle, qui n’est qu’un signe sensi­ble de la parole de Dieu ou de la sainteté de ses serviteurs. Même la résurrection d’un mort, qui restitue surnaturellement au cadavre la vie na­turelle, n’est pour ainsi dire rien en comparai­son de la résurrection d’une âme qui se trouvait dans la mort spirituelle du péché et qui reçoit la vie essentiellement surnaturelle de la grâce.

C’est vraiment, dans la pénombre de la foi, la vie éternelle commencée[11].

C’est ce qui fait dire encore à Notre-Seigneur  : « Le royaume de Dieu ne vient pas de manière à frapper les regards. On ne dira point  : Il est ici ou là ; car voyez, le royaume de Dieu est au milieu de vous »(Luc,XVII, 20). Il est là caché en vous, en vos âmes, comme le grain de sénevé, comme le ferment qui fera lever toute la pâte, comme le trésor enfoui dans un champ, comme la source d’où provient le fleuve d’eau vive, qui ne tarit jamais.

C’est encore ce qui fait dire à saint Jean dans sa 1ère Épître  : « Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie, si nous aimons nos frères » (I Joan., III, 14). « Je vous ai écrit ces choses, pour que vous sachiez que vous avez la vie éternelle, vous qui croyez au nom du Fils de Dieu » (I Joan., v, 13). « La vie éternelle con­siste à vous connaître, vous le seul vrai Dieu et celui que vous avez envoyé, Jésus-Christ » (Joan., XVII, 3).

Saint Thomas exprime cette, doctrine lorsqu’il écrit  : « Gratia nihil aliùd est quam quaedam inchoatio gloriae in nobis (Ia IIae, q. 24. a. 3, ad 2m ; Item, Ia. IIae, q.69, a.2 ; de Veritate, q. 14, a. 2)  : La grâce n’est autre chose qu’un certain commencement de la gloire en nous. »

Bossuet dit de même  : « La vie éternelle com­mencée consiste à connaître Dieu par la foi (unie à l’amour), et la vie éternelle consommée consiste à voir Dieu face à face et à découvert. Jésus-Christ nous donne l’une et l’autre parce qu’il nous l’a méritée et qu’il en est le principe dans tous les membres qu’il anime[12]. »

C’est ce que la liturgie exprime aussi en disant dans la préface de la messe pour les défunts  : « Tuis enim fidelibus, Domine, vita mutatur, non tollitur : Pour vos fidèles, Seigneur, la vie n’est pas ôtée, mais changée et transfigurée. »

*

[9] Jean., III, 36 ; v, 24, 39 ; VI, 40, 47, 55.

[10] Jean., VI, 55.

[11] C’est là une idée chère à saint Jean, elle se retrouve aussi dans l’Apocalypse. Cf. E.-B. ALto, O.P., L’Apocalypse de saint Jean, Paris, p. 229  : « Aussi, dans ces heureux vainqueurs (XV, 2), ne verrons-nous pas exclusivement des martyrs... La comparaison avec la scène analogue de VII, 9-fin, et, plus loin, avec le Millenium du ch. XX, nous fait croire bien plutôt qu’il s’agit de toute l’Église, militante et triomphante, qui se révèle au Prophète dans son indissoluble unité ; ceux qui vivent ici-bas de la grâce sont déjà, en leur vie intérieure, transportés au ciel, concitoyens des bienheureux qui sont dans la gloire (Phil., III, 20). Déjà ils peuvent faire vibrer les harpes divines. » -- Cf. idid., p. 286, sur xx, 4  : « ... C’est le règne indivis de l’Église militante et triomphante » une des idées maîtresses de l’Apocalypse. »

[12] Méditations sur l’Évangile, IIe P., 37e jour, in Joannem XVII, 3.

 
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