|
Cet article -Suite des trois conversions et des trois voies de Garrigou Lagrange- développe la différence entre la spiritualité Catholique et celle des protestants libéraux, c'est-à-dire prenant leur origine dans la conception luthérienne.
Quel est le principe ou la source de la vie intérieure ?
Il importe d’autant plus de rappeler la nécessité et la vraie nature de la vie intérieure que bien des erreurs ont altéré l’idée qui nous en est donnée par l’Évangile, par les Épîtres de saint Paul et par toute la Tradition. Il est manifeste en particulier que cette idée de vie intérieure subit une altération profonde dans la théorie luthérienne de la justification ou conversion, d’après laquelle les péchés mortels dans l’âme du converti ne sont pas positivement effacés par l’infusion de la vie nouvelle de la grâce sanctifiante et de la charité. D’après cette théorie, les péchés mortels dans l’âme du converti sont seulement couverts, voilés par la foi au Christ rédempteur, et ils cessent d’être imputés à celui qui les a commis. L’homme est réputé juste par la seule imputation extérieure de la justice du Christ, mais il n’est pas ainsi intérieurement justifié, intérieurement renouvelé. De ce point de vue, pour que l’homme soit juste aux yeux de Dieu, il n’est pas nécessaire qu’il ait la charité infuse et des âmes en Dieu. Somme toute, le juste ainsi conçu, malgré sa foi au Christ rédempteur, reste dans son péché non effacé, dans sa corruption ou mort spirituelle[5].
Cette conception, qui méconnaissant si gravement notre vie surnaturelle et en réduisait l’essence à la foi au Christ, sans la grâce sanctifiante et la charité, sans les œuvres méritoires, devait conduire peu à peu au naturalisme, pour lequel le juste est celui qui, abstraction faire de tout Credo, estime et conserve l’honnêteté naturelle, dont ont parlé les meilleurs philosophes païens avant le Christianisme[6].
De ce second point de vue on n’examine même plus la question souverainement importante :
- L’homme dans l’état actuel (c.a.d dans sa condition adamique) peut-il, sans la grâce divine, arriver à observer tous les préceptes de la loi naturelle, y compris ceux relatifs à Dieu ?
- Peut-il, sans la grâce, arriver à aimer, non par simple velléité, mais efficacement le Souverain Bien, Dieu, auteur de notre nature, plus que soi et par-dessus tout ?
Les premiers protestants auraient répondu négativement, comme l’ont toujours fait les théologiens catholiques[7] ; le protestantisme libéral, né de l’erreur luthérienne, ne se pose même plus la question et n’admet plus la nécessité de la grâce ou d’une vie surnaturelle, infuse.
La question revient pourtant toujours en termes plus généraux : L’homme peut-il sans un secours supérieur se dépasser lui-même et aimer vraiment et efficacement plus que soi la Vérité et le Bien ? (cf. St Thomas d'Aquin - la Grâce.)
Il est clair que tous ces problèmes sont essentiellement liés à celui de la nature même de notre vie intérieure, qui est une connaissance du Vrai et un amour du Bien, ou pour mieux dire, une connaissance et un amour de Dieu.
Pour rappeler ici toute l’élévation de l’idée que l’Écriture et surtout l’Évangile nous donnent de la vie intérieure, sans faire un cours de théologie sur la justification et sur la grâce sanctifiante, nous soulignerons une vérité fondamentale de la spiritualité, disons même de la mystique chrétienne, telle que l’Église catholique l’a toujours conçue.
1°) Tout d’abord il est manifeste que selon l’Écriture la justification ou conversion du pécheur ne couvre pas seulement ses péchés comme d’un voile, mais les efface par l’infusion d’une vie nouvelle. Le Psalmiste supplie dans le Miserere : « Aie pitié de moi, ô Dieu, selon ta bonté ; selon ta grande miséricorde, efface mes transgressions. Lave-moi complètement de mon iniquité et purifie-moi de mon péché. Purifie-moi avec l’hysope, et je serai pur. Lave-moi, et je serai plus blanc que la neige... Efface toutes mes iniquités. O Dieu, crée en moi un cœur pur et renouvelle au dedans de moi un esprit ferme. Ne me rejette pas loin de tu face, ne me retire pas ton esprit saint. Rends-moi la joie de ton salut et soutiens-moi par un esprit de bonne volonté ». (Ps. L, 3-15). Les Prophètes parlent de même : Le Seigneur dit par Isaïe, XLIII, 25 : « C’est moi, moi seul, qui efface tes prévarications, Israël, pour l’amour de moi. » Très souvent dans la Bible revient l’expression : « C’est moi qui enlève l’iniquité, qui efface le péché. » Comme le rapporte l’Évangile de saint Jean, I, 29, Jean-Baptiste dit en voyant Jésus qui venait vers lui : « Voici l’Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde. » On lit de même dans la 1ère Épître de saint Jean, I, 7, : « Le sang de Jésus nous purifie de tout péché. » Et saint Paul écrit, I Corinthiens VI, 10 : « Ni les impudiques, : ni les idolâtres, ni les adultères,... ni les voleurs, ni les calomniateurs, ni les rapaces, ne posséderont le royaume de Dieu. Voilà pourtant ce que vous étiez, du moins quelques-uns d’entre vous ; mais vous avez été lavés, mais vous avez été sanctifiés, mais vous avez été justifiés au nom du Seigneur Jésus-Christ et par l’Esprit de notre Dieu. »
2°) Si du reste, dans la justification (ou conversion de l’impie), les péchés étaient seulement voilés et non effacés, l’homme serait à la fois juste et injuste, justifié et en état de péché. Dieu aimerait le pécheur comme son ami, malgré sa corruption, que son amour serait impuissant à lui enlever. Le Sauveur n’aurait pas effacé les péchés du monde, s’il ne délivrait pas le juste de la servitude du péché. Ce sont là, encore une fois, des vérités élémentaires pour tout chrétien ; leur connaissance approfondie, quasi expérimentale et constamment vécue, est la contemplation des saints.
*
* *
[5] Luther disait même : « Pecca forliter et crede firmius : Pèche fortement et crois plus ferme encore, tu seras sauvé. » Ces paroles n’étaient pas, dans sa pensée, une exhortation à pécher, mais une manière très catégorique d’exprimer que les bonnes œuvres sont inutiles au salut, que la foi au Christ rédempteur suffit. Il dit bien : « Si tu crois, les bonnes œuvres suivront nécessairement ta foi » (édition de Weimar, XII, 559, f1523f). Mais, comme on l’a dit très justement, « dans sa pensée, elles suivront comme une sorte d’épiphénomène la foi salutaire » (J. Maritain, Notes sur Luther, appendice à la 2e édition française des Trois Réformateurs). De plus, la charité suivra plutôt comme amour du prochain, que comme amour de Dieu. D’où la dégradation de la notion de charité, qui est peu à peu vidée de son contenu surnaturel et théologal, pour signifier surtout les œuvres de miséricorde.
Il reste que pour Luther la foi au Christ Sauveur suffit à la justification, alors même que le péché n’est pas effacé par l’infusion de la charité ou de l’amour surnaturel de Dieu.
[6] Comme le dit très’ bien J. Maritain, loc. cit. : « En fait, suivant la théologie luthérienne, c’est nous-mêmes et nous seuls qui nous saisissons du manteau du Christ pour en « couvrir toutes nos hontes », et qui usons de cette « habileté de sauter de notre péché sur la justice du Christ et par là d’être aussi certains de posséder la piété du Christ que d’avoir notre corps à nous ». Pélagianisme de désespoir ! En définitive, c’est à l’homme d’opérer sa rédemption lui-même en se forçant à une confiance éperdue en Christ. La nature humaine n’aura qu’à rejeter comme un vain accessoire théologique le manteau d’une grâce qui n’est rien pour elle et à reporter sur soi sa foi-confiance, pour devenir cette jolie bête affranchie, dont l’infaillible progrès continu enchante aujourd’hui l’univers. C’est ainsi que, dans la personne de Luther et dans sa doctrine, nous assistons – sur le plan même de l’esprit et de la vie religieuse – à l’avènement du Moi.
« Nous disons qu’il en est ainsi en fait, c’est un résultat inévitable de la théologie de Luther. Cela n 'empêche pas cette théologie de verser simultanément, et en théorie, dans l’excès contraire (il n’est pas rare de voir chez Luther, comme chez Descartes, une erreur extrême faire équilibre à une erreur diamétralement opposée). Alors Luther nous dit que le salut et la foi sont tellement l’œuvre de Dieu et du Christ, qu’eux seuls en sont les agents, sans aucune coopération de notre part...
« La théologie de Luther oscillera sans cesse entre ces deux solutions : en théorie, c’est, semble-t-il, la première qui prévaudra (le Christ seul sans notre coopération est l’auteur de notre salut) ; mais, comme il est psychologiquement impossible de supprimer l’activité humaine, c’est la seconde qui, inévitablement, prévaudra en fait. » En réalité le protestantisme libéral versera dans le naturalisme.
[7] Cf. saint Thomas, Ia , IIae, q. 109, , a. 3 : « Homo in statu naturae integrae dilectionem suiipsius referebat ad amorem Dei, sicut ad finem, et similiter dilectionem omnium aliarum rerum, et ita Deum diligebat plus quam seipsum et super omnia. Sed in statu naturae corruptae homo ab hoc deficit secundum appetitum voluntatis rationalis, quae propter corruptionem naturae sequitur bonum privatum, nisi sanetur per gratiam Dei. » Ibid., a. 4 : « In statu naturae corruptae, non potest homo implere omnia mandata divina sine gratia sanante. » |