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"Ne jamais rien demander sinon la sainteté.
Tout accueillir comme une grâce."
Saint Basile - Les rapports avec l'Occident PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Prieuré de Nidauzel   
Jeudi, 05 Juillet 2007 07:28


Dans la première phase de la persécution arienne, au temps de Constance, les Églises de l'Orient avaient reçu de celles de l'Occident un chaleureux appui. Le pape Jules 1er, son successeur Libère, donnèrent asile aux orthodoxes proscrits. Expulsé d'Alexandrie, saint Athanase vint « soumettre sa cause » à l'Église de Rome. Le pape condamna ses adversaires, « leur déniant, au nom de la discipline ecclésiastique, le droit de rien décider sans l'approbation du pontife romain. » Athanase passa trois ans à l'ombre de la chaire de saint Pierre. Vers le même temps s'y réfugièrent des évêques et des prêtres de Thrace, Célésyrie, Phénicie, Palestine, Egypte, déposés par les ariens; le pape, devant lequel ils portèrent aussi leur cause, « en vertu de la prérogative de l'Église romaine, les renvoya en Orient, munis de lettres les rétablissant sur leurs sièges et condamnant ceux qui les en avaient chassés. »
En proie, sous Valens, à une persécution plus atroce encore, les Eglises orientales tournèrent de nouveau leurs yeux vers le siège de Rome et vers les évêques d'Italie et des Gaules qui, à son exemple. « avaient gardé intact et inviolable le dépôt de la foi reçu des apôtres. » Elles leur demandèrent de les défendre contre les hérétiques, et, en même temps, de faire cesser leurs divisions intérieures. La principale était le schisme qui, depuis plusieurs années, divisait l'Eglise d'Antioche. Il était d'autant plus douloureux que les deux évêques entre lesquels se partageait l'obédience des catholiques étaient l'un et l'autre de fermes défenseurs de l'orthodoxie et des hommes d'une éminente vertu : l'un, Mélèce, exilé pour la foi par Valens, avait les sympathies des Églises asiatiques et comptait parmi les meilleurs amis de saint Basile ; l'autre, Paulin, épargné par les persécuteurs « à cause de sa grande piété, » était favorablement vu en Egypte, en Orient et à Rome.
Dès 371, Basile informa Mélèce de son intention d'envoyer le diacre Dorothée à Rome. Les catholiques de la cour de Valens, avec lesquels il entretient des relations, renoncent à rien obtenir et s'estiment heureux que la persécution ne soit pas encore plus violente. Il faut solliciter une intervention des évêques d'Occident. Basile communique à Mélèce le mémoire qu'il se propose de remettre à son messager et prie Mélèce de munir, de son côté, celui-ci de lettres et d'instructions. En même temps, il écrit à saint Athanase, qu'il n'a jamais vu, mais pour lequel il professe un véritable culte, lui demandant de couvrir cette mission de sa grande autorité.

{mospagebreak title=Premiers voyages vers l'Occident}

Basile compte que l'illustre docteur alexandrin, si puissant dans la ville éternelle, voudra bien y accréditer le diacre Dorothée. Celui-ci devra supplier le pape Damase d'envoyer en Orient, non les délégués d'un synode, ce qui pourrait offrir des difficultés, mais ses représentants personnels. On priera le pape de choisir des hommes doux et fermes, sachant parler, capables de ramener les égarés. Parmi les pièces qu'on leur demandera d'apporter seront les actes de ce qui a été fait en Occident pour casser les décisions hérétiques du concile de Rimini, et aussi une sentence de condamnation des erreurs de Marcel d'Ancyre, qui n'ont pas encore été condamnées à Rome. Un des buts de leur mission sera de faire cesser le schisme qui désole l'Église d'Antioche. Mais aux qualités morales nécessaires pour accomplir cette œuvre multiple de pacification religieuse, les envoyés de Damase devront joindre l'endurance physique nécessaire pour supporter les fatigues d'un long voyage ; celui-ci devra être fait par mer, afin de leur permettre d'arriver sans bruit et de surprendre les adversaires de la paix.
« Autant que me laisse voir mon peu de connaissance des choses, écrit Basile, je crois que nos Eglises n'ont pas d'autre moyen de salut. Si les Occidentaux veulent montrer pour nous autant de zèle qu'ils en mettent chez eux à éteindre l'hérésie, peut-être quelque bien en résultera-t-il, car l'empereur redoutera leur nombre, leur unanimité, et les peuples les suivront. » Il est facile de retrouver dans cette épître à saint Athanase les grandes lignes du mémoire rédigé pour être soumis au pape. La lettre dont il fut accompagné est longue et pathétique, pleine à la fois de respect et de confiance pour le successeur de saint Pierre.
Basile expose d'abord à Damase les misères religieuses de l'Orient, « c'est-à-dire des contrées qui s'étendent de l'Illyrie à l'Egypte. » On y attend avec ardeur les effets de la piété du pape. Aux jours passés, la charité romaine a, bien des fois déjà, secouru les Orientaux. Un siècle plus tôt, le pape saint Denys a envoyé d'abondantes aumônes à l'Eglise de Césarée, dévastée par les Barbares; ses lettres ont consolé les fidèles et ses offrandes ont racheté de nombreux captifs. Aujourd'hui, c'est des âmes qu'il s'agit! Ce sont les captifs de l'hérésie qu'il faut délivrer! Les chrétiens de l'Orient se sentent déjà réjouis et fortifiés à la pensée que Damase va les assister. Qu'il veuille bien leur envoyer des hommes capables de concilier les dissidents, de rétablir l'union entre les Églises, ou du moins de l'éclairer sur leur situation, en lui faisant connaître les auteurs des troubles et ceux qu'il doit recevoir dans sa communion.
A son arrivée à Rome, Dorothée paraît avoir trouvé réuni un concile d'évêques d'Italie, de Gaule et d'Illyrie. II revint, l'année suivante, en Orient, accompagné d'un délégué des Occidentaux, le diacre milanais Sabinus. Tous deux étaient porteurs d'une lettre synodale des évêques, adressée à saint Athanase. Celui-ci s'empressa de la communiquer à saint Basile. On n'en a pas le texte et l'on n'en peut guère deviner la teneur. On sait seulement qu'elle contenait une profession de foi et qu'elle y joignait de chaleureuses assurances de sympathie.


{mospagebreak title=Demande expresse de Basile}

Saint Basile se chargea de remercier ses collègues de l'Occident. « Vos paroles, leur écrit-il, ont ramené un peu de sourire dans mon âme. » Mais il leur demande de venir en aide de façon plus efficace aux Orientaux. Chez ceux-ci, « tout s'affaisse. » A la place des pasteurs chassés, les loups s'introduisent dans la bergerie. « Les vieillards pleurent, en comparant le présent au passé; les jeunes gens sont plus malheureux encore, car, n'ayant pas connu celui-ci, ils s'accoutument au présent. » Partout, les dogmes anciens sont méprisés; on oublie les traditions; les inventions des novateurs font loi; « il n'y a plus de théologiens, mais seulement d'habiles arrangeurs de mots. » Puissent les vraies doctrines sur la Trinité sainte être enfin rétablies par les soins de ceux « auxquels le Seigneur a donné à la fois la vérité et la liberté ! »
Outre la lettre collective, les envoyés étaient porteurs de plusieurs lettres particulières, dont une adressée à saint Basile par Valérien, évêque d'Aquilée. A ce prélat pieux et savant, dont la ville épiscopale avait abrité pendant plusieurs années une colonie d'exégètes où saint Jérôme tenait le premier rang, Basile répondit avec effusion. « Nous avons une grande soif d'amour, ô frère très vénéré! » s'écrie-t-il. C'est une vive joie pour lui de savoir les Occidentaux indissolublement unis dans la vérité et libres de l'annoncer sans entraves. En Orient, la partie saine de la population, encore attachée à la croyance des aïeux, se décourage et se fatigue. Si le monde est destiné à durer encore, c'est de l'Occident, de ses enseignements, de ses prières, de ses exemples, que viendra, pour les Orientaux, le réveil de la foi.

{mospagebreak title=Lettre des évêques d'Orient}

Cependant, si touchant qu'il fût, cet échange de sympathies demeurait sans résultat. Basile et ses amis attendaient du pape et des prélats d'Occident une aide plus pratique, tout en ne pouvant peut-être leur en indiquer très clairement les moyens. Il fut décidé qu'en réponse à la lettre des évêques occidentaux une épître collective des principaux prélats orthodoxes de l'Orient serait portée par le diacre Sabinus, afin de bien marquer l'union des esprits sur toutes les questions déjà résolues, et de rappeler celles qui attendaient encore une solution. Mélèce, alors banni pour la troisième fois, fut chargé de la rédiger.
Dans cette lettre, qui porte les signatures de trente-deux évêques, parmi lesquels Eusèbe de Samosate, Basile, Grégoire de Nysse, Grégoire de Nazianze, on se plaint doucement de n'avoir pas obtenu encore le secours attendu. Mais les vénérables signataires espèrent que l'intervention des Églises d'Occident deviendra plus active, quand tout y sera mieux connu. Suit un tableau très sombre de l'état religieux de l'Orient. Ce que les évêques réunis demandent maintenant à leurs collègues, ce n'est plus d'envoyer un petit nombre de délégués, mais de venir sans retard, nombreux, en synode, les visiter. « A la valeur personnelle des envoyés se joindront ainsi le poids et l'autorité que donne le nombre, et l'on pourra rétablir la foi définie à Nicée, poursuivre l'hérésie, remettre la paix dans les Églises, amener à la concorde ceux qui, au fond, pensent de même. » Ces derniers mots font allusion au schisme d'Antioche. La lettre y revient plus loin, en termes tout à fait explicites. « Ce qui est le plus digne de pitié, c'est que la partie saine du peuple est divisée contre elle-même. Nous ressemblons aux habitants de Jérusalem, qui, sous Vespasien, étaient à la fois assiégés au dehors et en proie à la sédition au dedans. Nous aussi, nous avons à nous défendre des hérétiques, et nous sommes réduits à une extrême faiblesse par une autre guerre, où les belligérants sont des orthodoxes. » La lettre se termine par une adhésion pleine et entière à la profession de foi contenue dans la lettre synodale des Occidentaux.
Cependant, malgré la bonne volonté réciproque, les affaires n'avançaient pas. L'année 373 paraît s'être passée en négociations, dont l'agent principal est un prêtre latin, Sanctissime. II avait apporté un mémoire ou formulaire, répondant à la lettre collective des Orientaux. Basile se déclare prêt à souscrire cette pièce, que Sanctissime, dont le zèle est infatigable, soumettra à la signature d'autres prélats, et rapportera en Occident. Sur la demande d'Eusèbe de Samosate, Basile écrit encore à Mélèce, pour le prier de composer une nouvelle lettre, destinée à y être jointe. Cette lettre est probablement celle qui a le numéro 242 dans la correspondance de saint Basile. Discrètement, Mélèce se plaint encore du peu de secours reçu. « Nous avons souvent espéré en vous au temps de nos épreuves, frères très vénérés; puis, déçus dans nos espérances, nous avons dit avec le psalmiste : J'ai attendu qui compatirait, et nul n'est venu; qui me consolerait, et je n'ai trouvé personne. » Vient ensuite le tableau, déjà tracé bien des fois, de la désolation des Eglises orientales. « Le comble des maux, le voici : le peuple, abandonnant les maisons de prières, se réunit dans les solitudes. Lamentable spectacle ! Femmes, enfants, vieillards, infirmes, sous la pluie, la neige, lèvent, parmi les glaces de l'hiver ou les feux de l'été, demeurent au dehors, refusant de participer à la communion des ariens. » Ce trait se présente naturellement sous la plume d'un évêque d'Antioche : après le premier exil de Mélèce, ses fidèles s'assemblaient dans des cavernes pour ne pas communiquer avec l'arien Euzoius. Du reste, la lettre est écrite dans les termes les plus généraux : probablement était-elle accompagnée d'un mémoire, entrant dans le détail des questions à traiter.

{mospagebreak title=Insistance de Basile}

Basile avait manifesté l'intention de ne pas écrire : cependant, le zèle l'emporta, et lui inspira une nouvelle lettre « aux évêques d'Italie et de Gaule. » Malgré la monotonie de telles citations, il est impossible de ne pas reproduire ici la description très précise qu'il donne des maux causés par la persécution arienne. « Les pasteurs sont chassés, les troupeaux dispersés, et, ce qui est plus triste, le peuple refuse aux victimes le nom de martyrs, parce que les persécuteurs se parent eux-mêmes de celui de chrétiens. On ne punit plus sévèrement qu'un crime : la fidélité aux traditions paternelles. Ceux qui en sont coupables sont expulsés de leur patrie et relégués dans les déserts.... Tandis qu'aucun scélérat n'est condamné sans preuves, il suffit de la plus légère calomnie pour faire prononcer la condamnation d'un évêque, et l'envoyer au supplice. Quelques-uns sont enlevés de nuit, conduits dans les pays lointains, sans avoir été confrontés avec leurs accusateurs et avoir même comparu devant un tribunal... Les prêtres, les diacres s'enfuient : le clergé se dépeuple... Les jours de fête sont changés en jours de deuil : il n'y a plus d'assemblées de chrétiens, plus de prédicateurs, plus de veillées pieuses, plus de joies spirituelles. Les maisons de prière sont fermées; les autels restent sans sacrifices... Les enfants sont élevés dans des doctrines impies... On enseigne une Trinité mutilée où le Fils ne participe pas à la nature divine, où le Saint-Esprit est une créature... Les âmes des ignorants s'habituent à ces blasphèmes... Par les baptêmes, par l'hospitalité envers les voyageurs, par la visite des malades, par les consolations prodiguées aux malheureux, par l'administration des sacrements, les hérétiques s'insinuent dans le peuple; le mal fait de tels progrès que, si on ne se hâte de l'arrêter, il deviendra inutile de rendre la liberté aux catholiques : beaucoup, séduits par une longue erreur, ne reviendront plus à la vérité. »
Saint Basile craint que la contagion de ce mal ne s'étende. « L'hérésie est une bête dévorante : on peut redouter qu'après avoir fait sa pâture de nos Églises, elle ne se glisse ensuite jusqu'aux vôtres, plus saines et mieux préservées. » Certes, pour arrêter cette contagion les moyens spirituels sont préférables à tous les autres. Mais une expérience récente a montré qu'ils sont parfois moins efficaces et surtout moins rapides qu'on n'eût espéré d'abord. Basile a maintenant la pensée d'une intervention de nature différente. Ce qui fait en Orient la force de l'hérésie, c'est qu'elle a su gagner à sa cause le pouvoir impérial. Le souverain qui règne en Occident s'est, au contraire, montré soucieux de garantir à ses sujets la paix religieuse. Mais il a toujours évité de s'engager à fond, et de se faire le champion déclaré de l'orthodoxie. « Ceci est l'affaire des évêques, » répondit un jour Valentinien à quelqu'un qui lui demandait de prendre parti dans les querelles religieuses. Si l'on peut obtenir qu'il sorte d'une réserve à bon droit jugée excessive, et le toucher de pitié pour les catholiques orientaux, ceux-ci, assurément, seront sauvés. Valentinien est tout-puissant sur son frère Valens, qui lui doit le trône. A cette œuvre Basile convie maintenant les évêques. « Ce que nous demandons surtout, leur écrit-il, c'est que, par les soins de votre piété, le trouble de nos affaires soit porté à la connaissance de l'empereur qui gouverne la partie du globe où vous habitez. »
Cet appel ne parvint pas tout de suite à ceux à qui il était adressé. Le mémoire de Mélèce, pour lequel Sanctissime recueillait avec zèle des signatures, la correspondance des évêques, et en particulier la lettre de Basile, devaient être portés en Occident par le prêtre Dorothée (probablement distinct du diacre de ce nom). Mais le voyage de celui-ci paraît avoir subi d'assez longs retards, dus à l'hiver et aux brigands qui infestaient tout le pays, de la Cappadoce à Constantinople. Il fut un instant question de lui adjoindre Grégoire de Nysse, sans doute pour donner plus d'éclat à sa mission. Basile ne fut pas de cet avis : la douceur et la simplicité de son frère, peu accoutumé aux usages des cours, ne lui paraissaient point propres à traiter avec « un homme assis sur un trône sublime, d'où il entend à peine ceux qui d'en bas lui disent la vérité ». Ce langage, par lequel est évidemment désigné le pape Damase, surprend après la lettre si cordiale de 371 : c'est le premier symptôme d'un malentendu qui dura quelque temps, et eut surtout pour cause la manière différente d'apprécier les affaires d'Antioche. Peut-être aussi Basile s'irritait de la lenteur avec laquelle, à Rome, étaient étudiées les questions si multiples de doctrines et de personnes, qui se rattachaient à la pacification religieuse de l'Orient. Celle-ci cependant fit tout à coup un pas considérable, auquel les lettres enfin portées en Occident par Dorothée ne furent probablement pas étrangères.

{mospagebreak title=La cruauté arienne continuera}

Quand cet envoyé des Orientaux revint en Asie, en 375, un concile venait d'être tenu en Illyrie, où l'empereur Valentinien résidait alors. L'arianisme y avait été condamné une fois de plus. Les Pères avaient, en même temps, obtenu de Valentinien l'envoi en Asie d'un rescrit, dont Théodoret nous a conservé le texte. Cet acte interdit aux hérétiques de se prévaloir des sentiments des princes pour répandre leurs erreurs; il leur défend d'exercer aucune persécution « contre ceux qui servent Dieu mieux qu'eux et ont une foi plus pure ; » il rend aux catholiques une entière liberté. C'est la répudiation formelle de la politique de Valens, consignée dans un document législatif auquel Valens fut obligé d'apposer sa signature à côté de celle de son frère.
Malheureusement le rescrit obtenu, contre toute attente, du libéralisme indiffèrent de Valentinien n'eut pas le temps de produire ses fruits. Valentinien mourut avant la fin de 375, laissant à Valens le champ libre en Orient. La persécution continua, d'autant plus violente, peut-être, que les ariens avaient pu la croire un moment arrêtée. La Cappadoce même, que l'ascendant personnel de Basile avait préservée depuis ses entrevues mémorables avec Valens, fut de nouveau en proie aux hérétiques.
A la tête de ceux-ci était le vicaire de la province, Démosthènes. Si ce personnage est le même que l'ancien intendant des cuisines, avec qui Basile eut jadis un piquant colloque, on peut croire qu'il fut heureux de donner enfin libre cours à ses rancunes. Nous le voyons assembler à Ancyre, puis à Nysse, des conciliabules d'ariens ; envoyer des soldats arrêter, sous une inculpation mensongère, saint Grégoire de Nysse, qui n'eut que le temps de s'enfuir et de se cacher; astreindre, malgré leurs privilèges, tous les clercs de Césarée aux obligations de la curie ; imposer les mêmes charges à ceux de Sébaste qui demeuraient en communion avec Basile. On parlait ouvertement de la réunion d'un concile où serait déposé celui-ci. Sur plusieurs sièges épiscopaux de la province étaient intronisés de force des hérétiques, parfois des gens tarés, comme celui qui fut mis par les ariens à la place de Grégoire de Nysse. Les violences les plus graves étaient exercées contre les prêtres, les instituteurs orthodoxes, par « les dépositaires de l'autorité impériale : » un fidèle qui refusait de communiquer avec un évêque intrus fut tellement, maltraité, qu'il mourut de ses blessures. La persécution, qui en beaucoup de provinces n'avait pas cessé, se réveillait ainsi dans celles mêmes où elle avait paru assoupie.
Saint Basile l'a décrite dans deux lettres de 376, adressées à ses amis Amphiloque et Eusèbe de Samosate. L'une d'elles se termine par des plaintes très dures de « l'arrogance » des Occidentaux. Toujours affligé de les voir prendre parti pour Paulin contre Mélèce, Basile leur applique le vers mis par Homère dans la bouche de Diomède : « Mieux valait ne pas le prier : c'est un homme orgueilleux. » On n'a pas de documents sur le fait précis qui fut l'occasion de ces reproches. A bon droit l'on s'étonnera de leur vivacité. Mais il faut se souvenir qu'ils se rencontrent dans une lettre toute confidentielle, écrite à un intime ami. Dans l'un des moments les plus cruels de sa vie, ayant vu l'échec de ses plus chères espérances, sentant la persécution se rallumer de toutes parts, atteindre ses amis et ses proches, le saint évêque laisse s'épancher son âme, sans mesurer l'expression de paroles qui n'étaient pas destinées à la publicité.

{mospagebreak title=Lettre de Basile (376-77) aux Occidentaux}

Basile marque, à la fin de cette lettre, l'intention d'écrire au « chef du chœur, » c'est-à-dire probablement à Damase, « en dehors des formes officielles, » et sans entrer dans le détail des affaires, afin d'avertir par lui les Occidentaux de la faute qu'ils commettent en manquant d'égards envers des hommes éprouvés par la tentation, et en paraissant insulter a leur malheur. Mais il ne semble pas avoir donné suite à ce projet, formé sous le coup d'une émotion passagère. On le voit, au contraire, adresser non à saint Damase, mais « aux Occidentaux » en général, soit vers la fin de 376, soit l'année suivante, une longue lettre, d'un ton affectueux et conciliant.
Il y expose que l'hérésie arienne a cessé d'être le plus grand danger pour les âmes, tant elle est maintenant démasquée; mais il leur demande d'avertir, avec l'autorité qui leur appartient, les Eglises d'Orient, et de signaler à la défiance de celles-ci les erreurs plus subtiles et plus récentes propagées par Eustathe de Sébaste et par Apollinaire. Il les prie ensuite, en termes très modérés, de se prononcer sur le cas de Paulin d'Antioche, qui, en plus de l'irrégularité présumée de son élection, aurait partagé ou toléré les erreurs attribuées à Marcel d'Ancyre.
Cette lettre est une réponse à une missive apportée d'Occident par les infatigables Dorothée et Sanctissime, et qui paraît avoir, par son langage tout empreint d'affection et de pitié, calmé la peine ressentie avec excès par Basile. « Quoique nos blessures, écrit-il, soient aussi vives, cependant nous sommes un peu consolés en pensant que des médecins sont prêts, si les circonstances s'y montrent favorables, à porter un remède rapide à nos maux. C'est pourquoi nous vous saluons encore par ces chers messagers, et nous vous exhortons, si le Seigneur vous donne quelque moyen de nous visiter, à le faire sans retard. Visiter les infirmes est une des plus grandes œuvres de miséricorde. Que si le bon Dieu, sage directeur de nos vies, réserve ce bienfait à un autre temps, au moins écrivez-nous tout ce qu'il vous est possible d'écrire pour consoler les affligés et relever ceux qui sont brisés. Nombreuses sont les brisures de l'Eglise, et nous en avons une grande affliction : nous n'attendons pas d'autre secours que celui que le Seigneur nous enverra par vous, qui l'adorez avec une telle sincérité. »
On pourrait aisément montrer la cordialité des rapports établis, désormais, entre saint Basile et ses collègues occidentaux. Ecrivant à des évêques égyptiens, confesseurs de la foi, qui lui paraissaient avoir reçu trop facilement dans leur communion des disciples de Marcel d'Ancyre, Basile leur dit qu'ils auraient dû, avant de le faire, s'assurer si tel était l'avis des évêques d'Occident. Ailleurs il se plaint, dans une lettre adressée au successeur de saint Athanase, Pierre d'Alexandrie, alors réfugié à Rome, d'un propos tenu par celui-ci contre ses amis Eusèbe et Mélèce : il le fait avec une extrême courtoisie, et, ayant à nommer Damase, il l'appelle « l'évêque très vénéré. » Grande est sa joie de l'élection de saint Ambroise au siège de Milan : il a deviné l'avenir de ce grand homme : l'astre de l'Église d'Orient salue, avant de s'éteindre, la nouvelle lumière qui se lève sur celle d'Occident.
Saint Ambroise avait écrit à Basile pour lui demander l'autorisation de transférer à Milan les restes de son prédécesseur Denys, mort exilé pour la foi en Cappadoce, vers 359. Basile accorda volontiers la concession demandée : dans sa réponse à Ambroise, il fait l'éloge des ecclésiastiques milanais chargés de ramener le précieux dépôt, loue la modestie de leur maintien, la gravité de leurs mœurs, les paroles persuasives qu'ils employèrent pour vaincre la résistance des prêtres, des diacres, des fidèles qui hésitaient à laisser ouvrir le tombeau vénéré du confesseur de la foi. Ceux qui avaient naguère été les hôtes de l'exilé, et qui l'y avaient déposé de leurs mains, tinrent à l'en tirer eux-mêmes, et pleurèrent comme si l'on avait emporté les reliques de leur père et de leur patron. Basile n'a garde de manquer une aussi excellente occasion de dire à Ambroise tout ce qu'il y a de providentiel dans le choix inattendu qui l'éleva, malgré ses résistances, sur l'un des plus grands sièges de l'Occident.

{mospagebreak title=Salutations de Basile à Ambroise}

« Dieu choisit, dans tous les temps, ceux qui lui plaisent. Il a pris un berger pour le placer à la tête de son peuple; il a mis son esprit dans le chevrier Amos, pour en faire un prophète. Maintenant, dans une ville royale, il prend le gouverneur de toute une province, aussi élevé par l'âme que par la naissance et les richesses, remarquable entre tous par la splendeur de l'éloquence, et lui confie le troupeau du Christ. Va donc, homme de Dieu ! Ce n'est pas des hommes que tu as reçu et que tu as appris l'Evangile du Christ; c'est le Seigneur lui-même qui t'a tiré des rangs des juges de la terre pour t'asseoir dans la chaire des apôtres. Livre le bon combat. Guéris les maladies du peuple, si quelqu'un s'y trouve infesté de la contagion arienne. Renouvelle les anciens sentiers des Pères, et aie soin de fortifier, par la fréquence de nos relations, cette amitié mutuelle dont tu as jeté le fondement. Ainsi nous pourrons être voisins par l'esprit, bien que de longues distances nous séparent sur cette terre. »
Voisins par l'esprit, ils le furent, ces deux grands hommes qui s'étaient devinés sans se connaître. Il y a plus que des similitudes de pensées, il y a des traces visibles de l'influence de Basile dans les écrits et les discours de saint Ambroise. Mais, plus heureux que Basile, Ambroise pourra employer efficacement à l'amélioration des rapports de l'Eglise et de l'État ces grandes qualités de gouvernement qu'il avait en commun avec lui.

Mise à jour le Lundi, 30 Juillet 2007 07:36
 

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