La vie de pauvreté et le problème de l'impôt
Aussi ne remarquons-nous pas que, dans la suite, il ait eu beaucoup à innover. Son clergé, pris en masse, paraît avoir été exemplaire. L'évêque d'une grande ville, voulant se choisir un successeur, ne trouve rien de mieux que de s'adresser à Basile et de lui demander un de ses prêtres; Basile n'a pas à chercher longtemps pour désigner, dans le corps sacerdotal de Césarée, un homme de mœurs graves, savant en droit canonique, d'une foi non moins éclairée que solide, d'une austérité presque excessive, pauvre par choix et par vertu. Cet amour de la pauvreté lui est commun avec ses confrères. Malgré les lois qui permettaient alors aux clercs de faire le commerce, et leur accordaient même dans ce cas (au moins jusqu'au règne de Valentinien et de Valens) l'exemption de la patente, les prêtres soumis à la juridiction de Basile s'en abstiennent généralement. Sans traitement, sans revenus, quelquefois plusieurs ensemble, ils vivent, a l'exemple de saint Paul, du travail de leurs mains. Ils s'adonnent de préférence à des métiers sédentaires, qui ne les obligent pas à de fréquentes absences et n'entravent pas le ministère paroissial. Lors de la persécution de Julien, on n'a signale aucune apostasie dans le cierge de Césarée : un de ses membres a même eu la gloire d'être torturé sous les yeux de l'empereur : sans en prendre de l'orgueil, le confesseur de la foi gagne sa vie au métier de copiste, et trouve encore le moyen de prélever sur ses modestes gains de quoi faire l'aumône. Basile entoure de respect et d'affection ce vétéran du sacerdoce. Le seul privilège temporel qu'il réclame pour ses prêtres, comme pour ses moines, c'est l'exemption d'impôts. On a de lui, sur ce sujet, une lettre au préfet du prétoire Modestus. Peut-être s'étonnera-t-on du langage confiant de cette lettre, adressée à l'arrogant magistrat dont nous avons rapporté le dialogue avec Basile. Mais Grégoire de Nazianze raconte qu'a la fin du séjour de Valens à Césarée, Modestus, tombé gravement malade, avait eu recours aux prières de Basile, et leur attribuait sa guérison. Des rapports affectueux s'étaient dès lors établis entre le fonctionnaire reconnaissant et l'évêque, toujours prêt à oublier les injures reçues. Basile en profita pour intercéder en faveur des ministres de son Eglise, que des répartiteurs trop zèles avaient inscrits parmi les contribuables : ce qu'il demande, ce n'est pas la radiation individuelle de chacun d'eux, mais la faculté pour l'évêque d'exonérer ceux qui ne peuvent payer, non une faveur passagère, mais la reconnaissance d'un principe. La même immunité doit être accordée aux moines qui « vivent conformément à leur profession, n'ont ni argent ni corps; leur argent, ils le distribuent aux pauvres; leur corps, ils l'exténuent de jeûnes et de prières; et ils travaillent au bien public, puisque leur manière de vivre apaise la colère de Dieu. »
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Le zèle du berger
Saint Basile n'avait pas de peine à maintenir autour de lui, par l'autorité et par l'exemple, les mœurs édifiantes de son clergé. Sur les prêtres, diacres ou clercs établis hors de Césarée, dans les villes ou les campagnes de sa juridiction, il exerçait une exacte surveillance. On le voit jusqu'à la fin de sa vie, malgré la faiblesse de sa santé, visiter les paroisses de son diocèse, même celles qui étaient situées dans les montagnes. Son attention à retrancher tout scandale est extrême : un prêtre de la campagne, âgé de soixante-dix ans, ayant cru pouvoir, malgré les canons de Nicée, garder une femme dans sa maison, Basile l'oblige à la renvoyer, non qu'il craigne de ce vieillard un manquement à la vertu, mais parce que la discipline doit être observée, et qu'il n'est pas permis, par un mauvais exemple, de donner à d'autres occasion de pécher. Si Basile poursuivait ainsi jusqu'à l'apparence du mal, il obligeait ceux qui dépendaient de lui à faire de même, et travaillait à leur communiquer son énergie. Les rapts étaient fréquents en Cappadoce. Basile apprend qu'une jeune fille de la campagne a été enlevée, que le ravisseur a eu des complices, que la victime a trouvé asile dans un village voisin, et que les habitants se sont même armés pour empêcher qu'on la reprenne. Il rend responsable de ce fait le prêtre de la paroisse où elle demeurait, et lui reproche dans les termes les plus sévères sa mollesse, « son absence d'indignation. » Il devra réparer sa faute en ramenant, coûte que coûte, la fille à ses parents. Quant au ravisseur, à ses complices, et à toute leur famille, ils seront excommuniés, et le village où la jeune fille a été recueillie sera mis en interdit.
{mospagebreak title=Fermeté et douceur}
Fermeté et douceur
Pas plus que le scandale ou la mollesse, les excentricités religieuses ne trouvaient grâce devant lui. Le diacre Glycère avait été attaché à l'une des églises du diocèse, pour en aider le desservant. D'esprit chimérique, de manières séduisantes, il se fit promptement une clientèle de jeunes filles, qu'il dirigea dans les voies d'une piété plus bizarre que solide. Il affectait des airs arrogants, avait adopté un costume de supérieur ou de « patriarche, » se laissait combler de petits cadeaux. Ni les avertissements du prêtre de la paroisse, vieillard vénérable, ni ceux du chorévêque, ni ceux de Basile lui-même, n'étaient écoutés. Craignant, cependant, des réprimandes plus sévères, il prit la fuite, un soir, suivi des jeunes filles qui s'étaient attachées à lui. Quelques jeunes gens les accompagnaient. On ne dit pas qu'aucun scandale de mœurs se soit produit : le silence de Basile à cet égard est une preuve du contraire. Mais cette troupe qui parcourait les campagnes en chantant des hymnes et, semble-t-il, en dansant, et traversait même ainsi, au milieu des rires de la populace, la foule assemblée un jour de marché, causait aux vrais chrétiens une surprise mêlée d'indignation. Les parents dont les filles avaient été enlevées couraient à leur poursuite, les suppliaient de revenir, n'obtenaient le plus souvent de ces exaltées et de leur chef que des refus dédaigneux. Glycère et sa suite se réfugièrent enfin près d'un évêque de Cappadoce, appelé Grégoire. Celui-ci, les croyant sans doute injustement persécutés, ne découvrant d'ailleurs rien d'immoral dans leur conduite, consentit à les prendre sous sa protection. Basile écrivit alors à Grégoire, lui exposa les faits, et lui demanda de rapatrier Glycère et ses compagnes, ou au moins celles-ci, au cas où Glycère refuserait de revenir. Pourvu que les fugitifs se présentent porteurs d'une lettre de l'évêque, la faute sera pardonnée; mais, en cas de désobéissance, Glycère sera destitué de toute fonction ecclésiastique. Il envoya une autre lettre à ce dernier, paternelle et sévère tout ensemble. « Ta conduite, lui dit-il, a couvert d'opprobre tout l'ordre monastique, » ce qui montre que cet aventurier avait eu la prétention d'instituer un nouveau genre de vie religieuse ; il lui réitère la promesse de pardon, s'il manifeste un repentir sincère : « autrement, avec tes cantiques et ta belle robe, tu perdras Dieu, et conduiras à l'abîme les vierges que tu as entraînées. » Une troisième lettre de Basile, adressée à l'évêque Grégoire, fait part de son étonnement de n'avoir encore rien obtenu. On ne sait comment se termina cette affaire : le dossier qui en est resté met bien en lumière le bon sens, la fermeté et la douceur de Basile.
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Face aux abus
Celui-ci ne faisait pas seulement porter sa vigilance sur les membres de son clergé : il veillait aussi à réprimer toute faute ou toute négligence des chorévêque, sorte de coadjuteurs établis dans les districts de campagne pour y exercer certaines fonctions épiscopales. Les canons leur donnaient un droit de surveillance sur les prêtres et les diacres : on vient de voir Glycère averti par le chorévêque de qui dépendait la paroisse où il servait. Ils avaient de plus le pouvoir d'ordonner les ministres inférieurs, c'est-à-dire les clercs au-dessous des diacres. Mais il paraît que des abus s'étaient quelquefois glissés dans ces ordinations. Bien des gens, à cette époque, comme on le verra aussi au moyen âge, entraient dans la cléricature, non pour exercer des fonctions ecclésiastiques, mais pour se soustraire soit à la justice civile, soit à certaines charges fiscales, soit au service militaire. Des chorévêques, oublieux de leur devoir, avaient consenti, à prix d'argent, à ordonner ainsi des sujets incapables ou indignes. Basile adressa à tous ceux de sa circonscription une lettre circulaire très énergique. Il condamne les pasteurs qui « vendent les choses spirituelles, » et « font un marché de l'église, où ils ont le dépôt du corps et du sang du Christ. » S'ils persistent « à imiter ainsi Judas, » ils seront déposés. Un autre abus, moins criminel sans doute que la simonie, mais cependant assez grave, s'était aussi introduit. Des chorévêques complaisants admettaient sans examen les aspirants à la cléricature et négligeaient d'en donner avis à l'évêque, comme ils y étaient obligés. Souvent même ils laissaient les prêtres ou les diacres de leur circonscription choisir ces ministres inférieurs. Il arrivait ainsi que les petites villes ou les villages se remplissaient de clercs, parmi lesquels il était impossible de trouver un homme en état d'être appelé au service des autels. Basile envoya à ses chorévêques une nouvelle circulaire pour remettre en vigueur les canons. Il est probable que l'abus qu'il se proposait de corriger était fort ancien, car il déclare que les clercs admis directement par les prêtres depuis la première indiction, c'est-à-dire depuis l'an 358, seront déposés et remis au rang des laïques, sauf à pouvoir, s'ils le méritent, être choisis de nouveau, après mûr examen, par les chorévêques. Cette vigilance de Basile n'impliquait, vis-à-vis de ses subordonnés, ni dédain ni dureté. Une lettre adressée par lui à l'un de ses chorévêques, Timothée, en qui il avait à reprendre quelque immixtion indiscrète ou excessive dans les affaires temporelles et dans la politique, montre de quelle affection, de quels égards, de quel vrai respect étaient mêlées ses admonitions pastorales. Une autre lettre laisse voir le soin avec lequel il choisissait ses coadjuteurs, attentif à écarter toute considération humaine, et attendant de la prière plus que de tout autre moyen les lumières propres à guider son choix.
{mospagebreak title=Rétablissement de la paix religieuse en Arménie}
Rétablissement de la paix religieuse en Arménie
La renommée de saint Basile était assez grande pour que, malgré les dissidences profondes qui les séparaient, l'empereur ait eu recours à lui pour rétablir la paix religieuse dans une province où l'épiscopat était affaibli par de longues dissensions. C'est probablement avant de quitter Césarée, en 372, que Valens l'envoya en Arménie, avec mission de pourvoir aux sièges vacants. Bien que contrarié par la défection d'un auxiliaire sur lequel il avait compté, Basile paraît avoir réussi dans cette œuvre difficile. Son zèle, sa prudence, suppléèrent au peu de connaissance qu'il avait des hommes et des lieux, à son ignorance même de la langue et des coutumes du pays. Il parvint à rétablir la concorde entre les évêques; il les réveilla de leur indifférence; il leur fit même accepter un ensemble de règles disciplinaires, en vue de réprimer des désordres de mœurs particuliers à l'Arménie. Il eut, entre autres succès, la joie de laver un prélat arménien, Cyrille, de calomnies répandues contre lui, et de nommera l'Eglise de Satales, demeurée sans pasteur, un évêque excellent. La paix religieuse eût été pour longtemps rétablie en Arménie, si les intrigues d'Anthime n'y avaient trop vile ramené la division.
{mospagebreak title=lutte contre l'esclavage}
lutte contre l'esclavage
L'histoire d'une autre élection épiscopale, à laquelle furent mêlés saint Basile et saint Grégoire de Nazianze, mérite d'être racontée, car elle montre la brèche chaque jour plus large laite par l'esprit de l'Évangile dans l'inhumaine institution de l'esclavage. Les canons en vigueur au IVe siècle interdisaient d'élever un esclave au sacerdoce ou à l'épiscopat, sans le consentement de son maître, manifesté par l'affranchissement préalable. Quelquefois l'intérêt des âmes déterminait à passer outre, dans des circonstances que l'on eût pu croire exceptionnelles, si saint Jérôme ne nous assurait que le clergé de son temps comptait beaucoup d'esclaves. Un jour, les habitants d'un petit bourg de Cappadoce, perdu dans une contrée déserte et depuis longtemps privé d'évêque, élurent d'un commun accord, et malgré ses protestations, un pieux esclave, appartenant a la matrone Simplicia. Ils l'amenèrent à Basile et à Grégoire, les suppliant de lui donner la consécration épiscopale. Ceux-ci, touchés des larmes de ces braves gens, cédèrent à leur désir, sans attendre le consentement de Simplicia. Elle ne paraît pas avoir revendiqué l'esclave du vivant de Basile (à moins que la lettre 115 de celui-ci ne soit considérée comme une réponse à une revendication de cette nature). Mais, après la mort de l'évêque de Césarée, elle menacera Grégoire d'un procès, ce qui donnera à celui-ci l'occasion d'écrire une fort belle lettre, où il offre à Simplicia de lui payer la valeur de l'esclave, mais la supplie d'avoir égard à la mémoire de Basile, de respecter « la liberté de la grâce, » et « de ne pas contrister l'Esprit Saint en soumettant aux tribunaux civils un litige de cette nature. »
{mospagebreak title=Services juridiques}
Services juridiques
Les évêques jouissaient, à celte époque, d'une certaine juridiction temporelle. Non seulement ils exerçaient légalement le rôle d'arbitre envers les chrétiens qui préféraient leur sentence à celle des tribunaux ordinaires, mais encore ils connaissaient des délits commis au préjudice des églises et dans l'enceinte des lieux consacrés au culte. Quand il avait à juger quelque infraction de ce genre, le vieux Grégoire de Nazianze s'entourait quelquefois de l'appareil de la torture ; puis, quand le coupable, tout tremblant, était couché à terre, dépouillé de ses vêtements, il se contentait de lui tirer l'oreille ou de lui donner une légère tape, avec une admonition paternelle. Basile n'avait pas de ces façons de vieillard; mais il tenait à l'exercice de son droit. Il savait que la juridiction épiscopale avait le moyen, qui manquait à la juridiction civile, de tempérer la justice par la miséricorde. Un jour, des voleurs pillèrent, dans une église de son diocèse, le vestiaire des pauvres. Ils furent arrêtés par les gardiens du sanctuaire. Un greffier du tribunal civil estima que ceux-ci avaient usurpé sur ses fonctions, et qu'a lui seul appartenaient l'arrestation et la garde de ces voleurs. Autant pour défendre le droit épiscopal que pour dégager la responsabilité de ce fonctionnaire, Basile lui écrivit, affirmant son privilège de juger les délits commis dans une église, et d'en soustraire la connaissance aux juges civils. Il revendiqua ensuite les vêtements dérobés, dont le greffier avait déjà dressé l'inventaire, et distribua les uns aux pauvres, remit les autres dans le vestiaire pour les distributions futures. Quant aux pillards, il leur fit une sévère réprimande, espérant, dit-il, les rendre meilleurs et amener leur conversion. « Car ce que ne font pas les châtiments corporels infligés par les tribunaux, nous savons que souvent l'accomplit la crainte des terribles jugements de Dieu. » Basile autorisa, du reste, le greffier à faire de toutes ces choses rapport au magistrat, sûr que celui-ci, dont il connaissait le caractère intègre, approuverait cette façon d'agir. A cette époque, ou les troubles civils étaient fréquents et où les citoyens restaient souvent exposés aux caprices de fonctionnaires sans surveillance et sans contrôle, les conciles avaient fait un devoir aux évêques d'intervenir en faveur des petits, des faibles, des gens injustement accusés, de toutes les victimes de l'arbitraire ou de la tyrannie. Saint Basile y donna toute son activité. Une partie de sa correspondance est consacrée à cet objet charitable. Il met en mouvement, pour l'atteindre, ses amis les plus haut placés, préfets du prétoire, maîtres des offices, magistrats, gouverneurs. C'est dans ce but qu'il cultive avec soin leur amitié. « De même, dit-il, que ceux qui marchent au soleil sont, qu'ils le veuillent ou non, accompagnés de leur ombre; de même les rapports entretenus avec les grands sont toujours suivis de quelque chose, qui est le soulagement des malheureux. » Nombreuses sont ses lettres demandant des exemptions ou des remises d'impôts, de charges, de redevances, en faveur soit de pauvres gens, soit même de bourgs ou de villes. Si quelqu'un est l'objet de soupçons ou de poursuites injustes, aussitôt Basile écrit pour le défendre. Les vices de la fiscalité romaine ne cessent de le préoccuper : en même temps qu'il réclame contre l'inscription dans la curie d'un enfant de quatre ans, qu'il demande qu'un de ses protégés soit libéré de l'office de répartiteur, qu'il condamne comme immoral le serment que les percepteurs exigeaient des paysans, il exhorte un ancien magistrat à sacrifier son amour du repos au bien public, en acceptant un emploi fiscal dans un canton où les contribuables étaient opprimés. Connaissant les abus de la justice officielle, il presse un de ses amis de se laisser nommer arbitre entre deux plaideurs, afin de les dispenser de recourir aux tribunaux. Un maître est-il irrité contre des esclaves coupables ? Basile le supplie de pardonner. Un païen est-il mécontent de la conversion de son fils ? Basile l'invite à faire fléchir l'autorité paternelle devant les droits de la conscience. Des voyageurs sont-ils venus de loin, pour ramener dans leur pays le corps d'un parent mort en Cappadoce ? Il sollicite pour eux la faveur de la poste impériale. Le manque de communications aggrave-t-il la famine qui sévissait dans la province ? Il écrit directement à l'empereur pour demander la construction d'un pont. Il n'est pas une misère, méritée ou imméritée, il n'est pas un intérêt, grand ou petit, public ou privé, qui n'ait Basile pour avocat. Il s'y dévoua quelquefois au péril même de sa liberté et de sa vie.
{mospagebreak title=Basile au tribunal romain}
Basile au tribunal romain
Une veuve de haute naissance était demandée en mariage par un assesseur du préfet du Pont. Elle résistait à ses poursuites. L'assesseur menaça de l'enlever. La veuve se réfugia dans l'église de Césarée, près de l'autel et de la table sainte. L'évêque vint au secours de la suppliante, en lui donnant asile dans sa maison. Le préfet se déclara pour son subordonné. « Il faut m'obéir, s'écria-t-il, et les chrétiens doivent faire céder leurs lois à ma volonté. » Sur son ordre, on fouilla la demeure épiscopale. Ses envoyés firent des recherches jusque dans la chambre de Basile. C'était adresser une odieuse injure à l'homme, selon l'expression de saint Grégoire, « le plus étranger à toute concupiscence, qui vivait dans la compagnie des anges, et sur lequel une femme n'eût même osé lever les yeux. » Irrité de ne rien trouver, le préfet, qui s'était rendu à Césarée, manda Basile au tribunal comme s'il eût commis un rapt. Celui-ci comparut avec son calme ordinaire, mêlé de ce dédain ironique qui tant de fois démonta ses adversaires. « Enlevez-lui son manteau, » commanda le magistrat furieux. « Je déposerai même ma tunique, si tu le veux, » dit Basile. « Je vais te faire déchirer avec des ongles de fer, » continua le préfet. « Ce traitement, repartit Basile, sera peut-être salutaire à mon foie, qui me fait en ce moment beaucoup souffrir. » Pendant que ces propos s'échangeaient, la cité était en émoi. Le peuple sortait en foule des maisons. On eût dit, selon la remarque de Grégoire, un essaim d'abeilles, chassé hors des ruches par le feu. Les gens de tout âge, de toute condition, se rassemblaient. Parmi eux, on voyait au premier rang les ouvriers des manufactures impériales, armuriers et tisserands. Les uns brandissaient les outils de leur profession, d'autres avaient en main des pierres, des bâtons, jusqu'à des torches allumées; les femmes s'armaient de leurs fuseaux. Ce peuple, qui adorait Basile, s'avançait furieux vers le tribunal. Au bruit de l'émeute, le préfet pâlit. Tout à l'heure si arrogant, il se fit petit, humble, suppliant, tandis que Basile, aussi calme dans le triomphe que dans l'épreuve, du geste écartait les flots du peuple et protégeait la retraite de son juge. L'attachement des habitants de Césarée à la foi orthodoxe, dont ils voyaient en Basile l'un des plus intrépides champions, était sans doute pour beaucoup dans cette popularité; mais l'amour témoigné par le saint évêque aux malades et aux pauvres dut contribuer aussi, pour une grande part, à lui gagner le cœur du peuple. Nul peut-être, depuis les premiers temps du christianisme, n'avait fondé d'aussi nombreuses et d'aussi puissantes institutions charitables. Si l'empereur Julien eût vécu quelques années de plus, l'impatience qu'il ressentait en comparant l'admirable organisation de l'assistance publique chez les chrétiens et son absence presque complète dans la société païenne aurait trouvé pour s'exprimer des accents encore plus vifs. Ce ne sont pas seulement des établissements isolés, c'est, autant qu'il est possible de l'entrevoir, tout un ensemble de secours qu'a prévu l'esprit créateur de Basile. Au premier degré sont les asiles locaux. Dans chaque circonscription administrée au spirituel par un chorévêque est une « maison de pauvres, » sorte de petit hospice desservant les divers villages qui composent la circonscription. Au centre du diocèse, près de Césarée, s'élève un grand établissement, ou plutôt toute une ville de la charité, où chaque maladie, chaque misère a son compartiment, sa demeure, ses soins particuliers, et vers laquelle affluent les malheureux pour qui la charité privée et l'assistance locale se sont trouvées insuffisantes. Un établissement de ce genre suppose une foule de dépendances. Basile fut peu à peu amené à y concentrer presque toutes les formes de l'activité humaine. L'église occupait la place principale et la plus en vue. Autour d'elle se groupaient la maison de l'évêque, qui avait voulu demeurer près de ses malades et de ses pauvres, puis les bâtiments destinés aux divers ordres du clergé, et aménagés de manière à offrir une large hospitalité : des appartements y étaient réservés au gouverneur de la province. Venaient ensuite les hôtelleries des voyageurs et des pèlerins, l'hospice des vieillards, l'hôpital des malades : les lépreux avaient un quartier spécial, auquel Valens, lors de son passage à Césarée, avait affecté le revenu de plusieurs immeubles. On voyait encore les logements des médecins, des infirmiers, des gens de service; puis les écuries, étables, bâtiments accessoires. Cette immense agglomération exigeait aussi beaucoup d'ouvriers, soit pour les constructions, soit pour l'entretien. Tous les métiers y étaient représentés : c'était, du reste, l'usage antique : on sait que les grandes exploitations agricoles, les importantes villas, se suffisaient ordinairement à elles-mêmes, sans presque rien tirer du travail du dehors. A l'entoure des bâtiments hospitaliers se déployèrent des ateliers de toute sorte : même les ateliers d'art n'avaient pas été oubliés : Basile savait que les choses utiles ont, elles aussi, besoin d'être belles. Il n'y a pas à presser beaucoup certains mots de sa lettre au gouverneur Elie, pour ajouter que des écoles d'arts et métiers, réservées aux orphelins entretenus par l'Eglise, faisaient probablement partie de cet immense ensemble.
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La Basiliade
La calomnie, qui suit toujours les grandes entreprises, ne pouvait manquer de noircir les desseins de Basile et d'incriminer ses intentions. On effraya le gouverneur. On lui dénonça dans l'évêque un rival, et dans les édifices dédiés à la charité une seconde Césarée, destinée à éclipser la première. Il est certain que l'établissement formé par Basile avait les apparences d'une véritable cité. Le peuple l'appelait la Basiliade, nom qu'elle gardait encore au Ve siècle. Tant d'intérêts se sentaient attirés vers elle, que peu à peu le centre d'activité de Césarée paraît s'être déplacé, et que la population abandonna graduellement l'ancienne ville pour se grouper, un ou deux milles plus loin, autour des constructions religieuses et hospitalières. Mais ce résultat, que Basile n'avait pas cherché, ne se produisit probablement pas de son temps. A coup sûr, Basile était innocent de toute pensée d'ambition. On allait à lui et à ses fondations, comme, aux époques où toutes les institutions semblent déclinantes ou mortes, on va d'instinct là où se manifeste la vie. Basile n'aurait pu aisément répondre cela au représentant de l'autorité impériale : mais il n'eut pas de peine à se justifier auprès de ce magistrat, qui était un excellent chrétien, et l'un des meilleurs administrateurs qu'ait eu la Cappadoce. Il sut lui faire apercevoir tout l'éclat que l'œuvre nouvelle ferait jaillir sur la ville, sur la province, sur le gouverneur lui-même. A ceux, d'ailleurs, qui l'accusaient d'arrogance et de faste, il eût suffi, dit saint Grégoire de Nazianze, de montrer Basile au milieu de ses malades et de ses pauvres. Il laissait à d'autres les tables somptueuses, les riches vêtements, les élégants équipages : son luxe était d'être parmi ses lépreux et de coller ses lèvres sur leurs plaies saignantes. |